Audition SF, ouverte à la presse, de représentants d’associations d’anciens combattants, sur le projet de loi de finances pour 2017

  1. le contrôleur général des armées Serge Barcellini, président général du Souvenir Français. Le Souvenir Français n’est pas une association d’anciens combattants mais une association mémorielle. Je souhaite donc revenir sur trois aspects des politiques de mémoire qu’il est ardemment nécessaire de mettre en œuvre dans les années qui viennent. Pour une fois, il ne sera pas question d’argent.

En premier lieu, nous sommes confrontés au problème de la sauvegarde des sites de mémoire de la France combattante au premier rang desquels les tombes des morts pour la France. Alors que nous célébrons le centenaire de la Grande Guerre, la majorité des tombes familiales de 14-18 sont en train de disparaître. Dans tous les cimetières communaux, les parlementaires, la Nation ont une obligation à leur égard.

Je souligne également la déshérence de très nombreux stèles, plaques et monuments qui ont souvent été élevés par des associations d’anciens combattants locales. Il appartient aux parlementaires de réfléchir à la sauvegarde de ces lieux de mémoire.

En deuxième lieu, les cérémonies jouent ce rôle de faire tinter un moment de l’histoire. On dénombre aujourd’hui quatorze journées commémoratives nationales – huit d’entre elles ont été instituées depuis 1993. Le Souvenir Français pense que c’est beaucoup trop. Je ne suis pas très à l’aise pour en parler ici, mais la mémoire française ne peut pas se mobiliser autour de quatorze journées. Le Souvenir Français défend un resserrement du calendrier commémoratif national.

En dernier lieu, je souhaite insister sur la transmission de l’histoire de la France combattante. Nous ne pouvons pas engager des soldats dans des OPEX ou dans l’opération Sentinelle et ne pas les rattacher à une mémoire longue. C’est ce que font les associations d’anciens combattants. C’est aussi ce à quoi nous devons travailler avec l’éducation nationale. Deux questions sont aujourd’hui posées : le contenu de l’enseignement de l’histoire – je ne reviens pas sur le débat qui agite la campagne présidentielle et qui n’est pas neutre pour le monde combattant et la mémoire nationale que nous voulons défendre – ; les initiatives mémorielles – je pense au concours national de la résistance et de la déportation qui est en pleine refondation ou au concours des petits artistes de la mémoire. Un autre problème va se poser, celui des voyages scolaires, qui sont remis en cause par les problèmes de sécurité et le manque d’argent. Or, les voyages scolaires sont pour nous un versant très important d’une mémoire nationale.

« Commémorez, commémorez, il en restera toujours quelque chose ! »

Le Point.fr – Publié le 

En France, pour un oui ou pour un non, on célèbre, on se souvient. Un livre de l’historien Rémi Dalisson se penche sur cette manie nationale.

Photo d'illustration.
Photo d’illustration. © Sipa    Par 

Fabrique civique d’idéologie nationale, espace de débat politique national, les cérémonies ont contribué à l’écriture de notre grand roman national. Le Point.fr s’est entretenu avec l’historien Rémi Dalisson, qui en a retracé l’histoire de Sedan à nos jours.

Le Point.fr. D’où vient cet amour de la France pour les commémorations ?

Rémi Dalisson. De la Révolution française. La Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, est l’événement fondateur. Très vite, les révolutionnaires instaurent des fêtes civiques régulières afin de républicaniser les citoyens et de diffuser les valeurs du nouveau régime. Ils font de ces fêtes nationales un outil pédagogique. Fait remarquable, tous les régimes suivants, empire, monarchie, république, reprennent cette logique de la fête didactique. Le poids de l’État a joué un rôle fondamental. Il est plus facile de donner une impulsion dans un pays très centralisé, comme l’est la France depuis la monarchie absolue, que dans un pays fédéral, comme l’était par exemple l’empire allemand avant son unité, où il n’existait pas de politique nationale. La centralisation a créé cette particularité française. Il y a, en outre, une passion française pour l’histoire, à l’origine de laquelle se trouvent Voltaire, le véritable père de l’histoire avec ses Annales de l’empire, et plus largement les Lumières. Beaucoup d’articles historiques figurent dans l’Encyclopédie. Cette passion est décuplée avec la Révolution française, qui instaure une nouvelle façon de compter les époques historiques. D’abord réservée à une élite, l’histoire se diffuse peu à peu dans le corps social par le système scolaire. Il y a aujourd’hui des pays où l’histoire est une matière optionnelle, comme l’Angleterre. En France, cette matière est obligatoire depuis la fin du XIXe siècle.

1870 voit l’apparition de ce que vous appelez les fêtes de guerre.

Ces fêtes commémorent des faits guerriers, le peuple entier se souvient d’un événement militaire. La France, pays qui adore les fêtes, en fait des fêtes nationales. Tout a commencé avec la défaite de 1870, traumatisme pour la France. Elle a perdu des départements, subi l’occupation des armées ennemies et pleure des milliers de ses soldats. Dans les campagnes, pour faire face à leur douleur, les familles s’adressent au curé et demandent des messes. Elles sollicitent les notables pour l’édification de monuments aux morts érigés dans les cimetières. La communauté villageoise peut ainsi pleurer ses morts, car on ignore où sont les corps, les soldats alors ne portant pas de plaque d’identité. Chaque inauguration de monument est l’occasion d’une fête locale. Au tout début, les initiatives sont donc privées et religieuses, car en 1871, à la suite de la chute de l’empire, on ne sait quel régime, république ou royauté, va l’emporter. Très vite, cependant, la IIIe République soutient financièrement et popularise ces fêtes. Dès 1873, elle organise par une loi la mémoire de la guerre de 1870 et se présente comme le régime de la revanche qui va reprendre l’Alsace-Moselle. La perspective de la revanche aide à supporter le deuil, les disparus ne sont pas morts pour rien. Cette thérapie festive est un moyen de transcender la douleur et permet à la IIIe République d’asseoir sa légitimité.

Quelle France le 11 novembre va-t-il mettre en scène ?

Il a fallu attendre quatre ans sa création, car personne n’était d’accord sur ce qui devait être commémoré. Après l’effroyable massacre, on ne pouvait plus partager l’optimisme de la IIIe République, simpliste avec son roman national et ses bons sentiments. Quelle France sera donnée à voir, une France pacifiste, vision de l’Association républicaine des anciens combattants, une France marchant vers le socialisme, vision du Parti communiste, ou une France régénérée, plus virile, version France des ligues ? Allait-on fêter la victoire de la république, puisque l’Alsace-Moselle avait été récupérée, et en faire un moyen de propagande politique, comme le souhaite le gouvernement ? Ou une fête du recueillement, comme y tiennent les anciens combattants ? Finalement, ce sont plutôt ces derniers qui l’ont emporté en obtenant que le 11 novembre soit une fête nationale et un jour chômé. En 1922, le rituel est institué – minute de silence, hommage aux monuments aux morts… – et ne bougera plus, mais le 11 Novembre sera sans cesse contesté par l’extrême gauche, l’extrême droite ou les pacifistes. La mémoire des guerres commence à être brouillée. Cela se calme dans les années 1970-1980, parce que les anciens combattants meurent les uns après les autres et qu’apparaissent d’autres fêtes de guerre.

Comme le 8 mai ?

Le 8 mai ne devient pas tout de suite fête nationale. Après la victoire des alliés se pose la question du contenu des fêtes de guerre en général et du 11 Novembre en particulier. Le 11 Novembre va être phagocyté par la mémoire de la guerre la plus récente et cumuler l’hommage à la Première et à la Seconde Guerre mondiale, parce que le 8 mai n’est pas tout de suite fête nationale. Le 8 mai a un statut bizarre : à un moment, il est férié, à un autre, non, fête nationale et puis plus. Pour de Gaule, le 8 mai, c’est bien, mais le 18 juin, c’est encore mieux. Les Français ne savent plus sur quel pied danser. Le 8 mai est plus la fête des alliés que la leur, aussi la mémoire de la Résistance s’exprime-t-elle beaucoup au 11 novembre, qui ne retrouvera plus jamais son identité liée à la Première Guerre mondiale. Qui défile aujourd’hui le 11 novembre ? Les anciens combattants de la Première Guerre ont été remplacés par ceux de la Seconde, remplacés eux-mêmes par ceux des guerres coloniales, qui feront place à ceux des opérations extérieures, Tchad, Mali…

Les présidents de la Ve République ont chacun imprimé leur marque sur les fêtes de guerre.

Valéry Giscard d’Estaing a voulu supprimer le 8 mai comme fête nationale et transformer le 11 novembre en fête de toutes les guerres menées par la France, provoquant un tollé chez les anciens combattants. François Mitterrand a redonné au 11 novembre sa spécificité et au 8 mai son statut de fête nationale et de jour férié. Contrairement à Giscard d’Estaing, il a connu les 11 novembre de l’entre-deux-guerres, le culte de la mort, les veuves, et a été élevé dans le respect des grands maréchaux. C’est pour cette raison qu’il décorait la tombe de Pétain. Mais il reste des traces du 8 Mai de Giscard qui commémore l’Europe. Nicolas Sarkozy a mené à son terme la mue du 11 Novembre, qui devient la fête de tous les combattants de toutes les guerres depuis la loi de février 2012. Pour nous, historiens, célébrer toutes les guerres revient à n’en célébrer aucune, car elles deviennent toutes indifférenciées. Or, aucune guerre ne ressemble à une autre, il importe de contextualiser. Fait intéressant, en 2011, Sarkozy a fait du 11 novembre la fête des guerres à venir. La loi de 2012 n’est pas bien claire sur ce point-là. Commémorer par anticipation les futurs morts justifierait par avance n’importe quelle guerre. Pour nous, historiens, cela relève de l’anachronisme, et bien sûr nous n’aimons pas cela.

Les fêtes de guerre ont une telle importance que même Vichy n’a pas osé les remettre en question.

Pétain est un homme de la IIIe République et connaît leur impact. Vichy va garder les fêtes, mais en les réinterprétant et en en créant de nouvelles, comme celle de la Légion française des combattants ou de Gergovie. Le message est le suivant : nous sommes une vieille nation de combattants, mais la IIIe République nous a trompés ; grâce à Vichy, la race gauloise – ce sont les mots de l’époque – va renaître et recréer un pays qui ne sera pas une république, mais un État français dans le cadre d’une Europe allemande. La Résistance, elle, s’empare du 11 novembre pour populariser son combat, elle sait très bien que, pour les Français, cette date est le symbole fort d’une victoire sur les Allemands. Elle va l’instrumentaliser en larguant ce jour-là des tracts, en fleurissant les monuments aux morts, alors que cela est interdit, en organisant de petits défilés…

En 1954 apparaît la journée à la mémoire de la déportation. Plus tard seront instituées les journées d’hommage aux harkis, aux soldats morts en Indochine, ou la journée des mémoires de la traite négrière et de l’esclavage… Ces journées mémorielles constituent une rupture par rapport aux fêtes de guerre unitaires.

Ces journées, qui ne sont pas des fêtes nationales, trouvent leur origine dans la demande de reconnaissance de mémoires particulières et ouvrent en effet une brèche dans la fonction fédératrice des célébrations. Si différentes mémoires ont leur commémoration de guerre, cela signifie qu’il n’y a plus d’unité de la mémoire nationale et guerrière, et cela met à mal l’idée de nation française où la reconnaissance des communautés n’a pas sa place. Cela peut engendrer une guerre des mémoires, mais il est en même temps légitime de commémorer la fin de la guerre en Algérie ou le sacrifice des militaires en Indochine. Le problème vient de l’État, qui n’assume pas son rôle pendant les guerres coloniales. L’État n’assumant pas, chaque groupe mémoriel veut sa commémoration.

Cette fascination pour les commémorations de guerre va-t-elle perdurer ?

On ne compte dans aucun autre pays d’Europe de si nombreux monuments aux morts – 36 000 pour ceux de la guerre de 1914-1918 -, qui ont été à l’origine d’autant de commémorations. D’autres nations, pourtant, ont perdu de nombreux soldats lors du premier conflit mondial, comme l’Angleterre. Ces commémorations ont participé à la construction de l’identité de notre nation. Les fêtes de guerre, c’est l’identité de la France. Aujourd’hui, nous y sommes d’autant plus attachés qu’elles sont un repère par rapport à la mondialisation.

 

« La guerre et la mémoire. Enjeux identitaires et célébrations de guerre en France de 1870 à nos jours », de Rémi Dalisson, CNRS Editions, 344 pages, 25 euros.